Tania Saleh : depuis Paris, une voix qui porte encore les fractures et les espoirs d’un pays laissé derrière elle. Photo fournie par l'artiste
Ballotée entre un sentiment de culpabilité et son devoir d’artiste, Tania Saleh va réaliser un vieux rêve : un concert, le 19 avril, au New Morning, à Paris, où elle réside désormais, pour présenter son album Fragile, qu’elle a pu lancer l’année dernière au Liban. Le New Morning, qui a la réputation de proposer une programmation intimiste de qualité, est souvent associé au jazz, mais ce serait mal le connaître que de l’y réduire. « Comment organiser un concert quand mon pays, dont j’ai du mal à me distancier, croule sous tant de violence ? » s’interroge Tania. Elle finira par y répondre en fin d’entretien : « Notre travail d’artiste, c’est de donner du bonheur et de faire oublier, ne serait-ce que le temps d’un concert, toute cette misère qui nous entoure. »
Cet album reflète un exil permanent qui, pour l'artiste, a commencé à l’âge de 6 ans avec la guerre civile, durant laquelle, comme elle le dit, il fallait faire ses valises et fuir d’un endroit à l’autre, et qui continue encore aujourd’hui. Tania Saleh avait finalement décidé de quitter le pays, car il ne lui offrait pas la possibilité de vivre de son art et parce que le fruit d’un labeur de 20 ans, comme pour de nombreux Libanais, était otage des banques. « Je n’arrivais plus à payer mon loyer à Beit Méry, j’ai dû regagner la capitale et je n’ai pas supporté le bruit et la folie ambiante de Beyrouth. Je me suis sentie indirectement expulsée. Et puis mes enfants s’étaient exilés et je me sentais moisir, donc je suis partie à contrecœur. C’est comme ça qu’en arrivant ici, j’ai commencé à sentir que je vivais dans une valise. J’ai tout laissé derrière moi, tout ce à quoi je tenais, tous les objets qui me définissent. Ce n’est pas une fin heureuse », raconte-t-elle.

Entre deux rives
Tania Saleh vit à Paris mais regarde derrière elle. Ses chansons le respirent ; elle a même fait un album de chansons pour les enfants du pays. Paris est une ville qu’elle aime et à laquelle elle s’est adaptée, mais elle ne chante pas pour autant en français. « Je me sens toujours enracinée dans ce Liban qui retient mon cœur, même si aujourd’hui j’ai un pied en France et un autre dans ma patrie. Ce pays coule dans mes veines et il ne veut pas me lâcher. Tout ce qui symbolise le Liban, même le détail le plus insignifiant, m’arrache des larmes. Et cette valise a du mal à me contenir. » Elle parle de tous ces gens qu’elle croise dans le métro, qui viennent des quatre coins de la planète et qui ont l’air de partager ce même sentiment : celui de ne pas être à leur place.
Artiste libanaise aux influences variées, elle s’est imposée au fil des années comme une figure incontournable de la scène alternative arabe. Auteure, compositrice et interprète, elle a développé un univers personnel où se mêlent héritage musical arabe et sonorités contemporaines, allant du folk au jazz, en passant par le rock et l’électro.
Chanter l’indicible
Son album Fragile, réalisé en collaboration avec le pianiste norvégien Øyvind Kristiansen, combine rythmes orientaux, textures électroniques et influences occidentales. Salué par la critique comme par le public, l’album s’est hissé parmi les meilleures productions de l’année, atteignant la 4e place des World Music Charts Europe en 2025. Au New Morning, Tania Saleh sera accompagnée de Mohammed Najem à la clarinette, Ghassen Fendri à la guitare et aux machines, Édouard Feuvrier à la batterie et Christophe Borilla à la basse.
Dans l’album, elle a composé une chanson sur un insecte qui a choisi son plafond pour demeure et qu’elle n’arrive pas à atteindre. Il se dirige vers une araignée qui a élu domicile juste en face et qui s’apprête à le dévorer. « Cet insecte, c’est moi, qui vais vers la mort à pieds joints parce que je ne suis pas sur mon territoire. Une sorte de conversation avec moi-même, un regard philosophique, en quelque sorte, posé sur un être humain stupide, sans ancrage. » Puis il y a des chansons qui parlent de cet amour qui ne vient jamais, après lequel on court et qui fuit devant nous tout au long d’une vie. Fragile pose la grande question existentielle du pourquoi, de l’hésitation humaine qui nous rend si vulnérables. « L’amour, pour moi, reste une notion tout à fait innocente, spirituelle, pas physique comme à l’adolescence. Une sorte d’idéal dans un monde qui part à la dérive », confie l'artiste.
La chanteuse, qui se sent coupable de ne pas pouvoir faire venir des artistes libanais et appréhende la communication qu’elle doit avoir pendant le concert, est néanmoins heureuse de retrouver des compatriotes avec lesquels elle partage une âpre réalité, elle dont les chansons et la carrière sont totalement engagées. « Je veux aussi que mon public français comprenne d’où nous venons, notre vécu, et qu’il sache qu’en dehors de notre patrimoine traditionnel, nous avons de nouvelles choses à raconter. Je vais parler du Liban, des enfants qui sont morts à Gaza, sans clichés mais comme un cri du cœur, de manière à impliquer le public, peut-être en lui racontant une anecdote, comme cette histoire que je partage avec mon batteur, qui m’a invitée à manger un hoummous chez lui mais qui ne savait pas comment y ajouter le tahiné. Quand il m’a demandé de le faire, il m’a apporté un bocal de tahiné made in Israël. J’ai dû lui répondre que je ne pouvais pas faire son hoummous avec ce tahiné. Je ne peux pas résister avec des armes, je résiste avec mon art comme je peux, en boycottant, par exemple, des produits. »
« Je ne sais pas haïr, je ne sais pas tuer, je sais chanter », conclut-elle, le cœur en bandoulière.


